A qui est cette chair ?
Métamorphose et dévoration - disparition
La vie avance vite mais le temps me paraît long. J’accumule les rendez-vous Doctolib comme l’un de mes oncles collectionne les timbres. Les salles d’attente se ressemblent, les gens que j’y croise aussi. Voir les corps qui me font face me rappelle que la peau d’un être humain moyen s’étend sur une surface d’1,5 à 2m2 pour un poids de 3 à 5 kgs. Un ami m’a appris ça il y a plusieurs années et j’y repense souvent depuis. Je pense à cette peau qui n’en fini pas de s’étendre, et à ce qu’il y a en dessous.
Qui peut percer les secrets de ce corps ?
J’ouvre des bouquins d’horreur en essayant de trouver la réponse à cette question, mais l’horreur ne solutionne pas mes problèmes, au contraire : elle ajoute d’autres interrogations.
De quoi la métamorphose est-elle la métaphore ? Qu’est-ce que nos corps qui changent racontent de nous ? Qu’est-ce qu’ils racontent des autres ?
Le body horror (littéralement « horreur corporelle »), ou biological horror (« horreur biologique ») est un sous genre de l’horreur qui expose intentionnellement des violations graphiques ou psychologiquement perturbantes du corps humain.
Wikipedia
J’ai beaucoup médité sur ces questions d’horreurs corporelles ces derniers mois. Parce que la montée du fascisme (et son regard obsessionnel vis à vis des corps) me rappelle que les chairs qui se transforment sont le symbole d’une transgression bienvenue.
Aujourd’hui comme hier, le fascisme désigne un nationalisme radical de “purification”. Autrement dit, un nationalisme qui postule que pour mettre fin au délitement de la nation, il serait impératif de “purifier” celle-ci, et pour cela de la libérer des minorités voulant imposer leur domination à la majorité, de dépasser les divisions qui affaibliraient la nation, et que créeraient artificiellement la gauche et les mouvements sociaux, et de se substituer à des élites décadentes et corrompues.
Définition du fascisme en temps que projet politique par Ugo Palheta. Propos extraits de la vidéo de Margorito “8 livres sur le fascisme et l’extrême-droite”.
La métamorphose des corps s’oppose à cette idée selon laquelle tout devrait être standardisé et valide. Le fascisme aime l’ordre, et en ce sens, il n’a aucune tolérance envers les corps qui mutent. C’est un système qui exige des corps normés obéissant à des codes clairs. Les corps doivent d’abord se reproduire, puis se montrer productifs dans une société qui valorise une idée bien définie de la famille. Le fascisme a peur des corps qui échappent à son contrôle, des corps qui ne servent pas l’Etat et ne sont pas soumis à son autorité. La dissolution (des rôles et des hiérarchies, mais également des frontières et des identités) l’effraie. Raison pour laquelle dans les régimes autoritaires le contrôle des corps est central. Celui des individus disposant d’un utérus en particulier, puisque dans ce type de système le droit à l’avortement est souvent remis en question et / ou nié, accentué par une injonction à la maternité. Une maternité dévouée voire sacrificielle dans laquelle l’individu n’a plus d’identité propre.
J’ai déjà parlé de ce roman dans mon dernier article, mais j’ai encore poussé mes réflexions concernant This is where we live de Kate Hardie. Pour le résumer à nouveau : le lecteur suit le quotidien d’une mère alors qu’elle tente de réfréner ses instincts animales, tout en essayant d’élever correctement un.e adolescent.e sensible. Un jour, elle se réveille avec l’odeur du sang dans la bouche et des morceaux de chairs sous les ongles. Alors qu’un jeune garçon est porté disparu, elle finit par se convaincre d’être à l’origine d’un drame sordide, persuadée de pouvoir se transformer en loup-garou lorsqu’elle ne parvient pas à tempérer ses émotions.
Les récits fascisants valorisent la pureté et le contrôle de soi, deux choses que le body horror vient profaner. Dans This is where we live le corps de la narratrice devient indomptable. Il ne peut pas être soumis ou exploité. Le loup-garou est un être imprévisible, dangereux. Un monstre qui dévore ceux qu’ils croisent. Il est la représentation de la pression exercée par nos entourages et nos sociétés. Se changer en monstre marque le refus voire l’impossibilité d’accéder à cette figure maternelle parfaite.1
Là où le roman se démarque encore, c’est qu’au delà d’assimiler la maternité à une bête sauvage et dangereuse, il propose une réflexion plus large sur les questions d’identité et de transformation (l’enfant de la narratrice est non binaire, sa meilleure amie est une femme trans). L’identité a une place importante dans le récit : celle que l’on nous impose, celle que l’on se découvre.
Horror as long been recognized as a genre of catharsis. To exorcise our personal demons, we evoke them on screen and page. But it can also be a genre of empowerment. Rather than simply escape the horror of everyday existence, we harness our art to transmute it. We reframe our fears. We redefine what is monstrous. We seize control over narratives otherwise weaponized to hurt us or make us small.
Your body is not your body - Michelle Belanger
Cette citation est extraite de l’introduction d’un recueil de nouvelles que je commence tout juste. Composé de textes écrits par des personnes trans, non binaire et queer, Your body is not your body explore l’horreur corporelle dans sa forme la plus personnelle et cathartique.2
All too often, trans and non-binary folk, queer, differently-bodied, and intersex folk (like myself) - if we are represented in horror at all - find ourselves cast as the monsters. We become the twisted freaks locked in some literal closet, cosmic horrors of incomprehensible form, the dreaded end shape of some unwanted curse bursting from inside the protagonist’s flesh. Again and again, we are othered; protrayed as broken, unwanted, impure, and wrong. But that is not who we are - and we deserve to tell our stories.
Your body is not your body - Michelle Belanger
Pour combien de temps encore, l’horreur nous sauvera ? (Si le monde s’écroule)
Le peut-elle vraiment d’ailleurs ?
Peut-elle nous sauver du regard des autres ?
Parmi les classiques de l’horreur corporelle, on pense souvent à La métamorphose de Kafka, écrit en 1912 et publié en 1915. Un matin, Gregor Samsa se réveille changé en cafard. Le récit retrace le changement d’attitude de sa famille qui, bien que Gregor soit resté intérieurement le même, finit par le rejeter.
Vu sous le post de Mathilde des Curiosités Saturniennes, un commentaire que je trouve très pertinent par rapport à ce texte :
Ce qui me frappe dans La Métamorphose, ce n’est pas la transformation elle-même, mais la rapidité avec laquelle le monde cesse de reconnaître Gregor.
La transformation n’est jamais expliquée : elle a lieu, et le texte observe ce qu’elle rend possible : un rejet rationnel, presque normal.
Gregor demeure le même. Sa conscience, son sens du devoir, sa culpabilité et son attachement à sa famille ne changent pas. Ce qui bascule, c’est le regard social porté sur lui. Son corps devient illisible, inquiétant, et avec cette illisibilité disparaît la protection dont il bénéficiait jusque-là. Il n’est plus utile, plus présentable, plus défendable. La violence du texte est silencieuse, administrative, quotidienne.
Difficile de ne pas voir là un écho avec des réalités contemporaines : aux Étas-Unis, des personnes qui n’osent plus sortir par peur d’être contrôlées ou soupçonnées, non pour ce qu’elles font, mais pour ce qu’elles sont perçues être. Kafka décrit ce seuil précis, le moment où un corps devient un risque.
Publiée en 1915, alors que Kafka a déjà une trentaine d’années et travaille comme juriste salarié, La Métamorphose met en place avec une lucidité troublante les mécanismes de mise à l’écart et de déshumanisation silencieuse, bien avant leur accomplissement historique le plus tragique.
Ce n’est pas Gregor qui se métamorphose, mais bien les limites de ce qui lui est désormais permis de faire.
Ecrit par Johanne
Le hasard a fait que je me suis plongé dans ces réflexions au moment où l’une des personnes de mon entourage m’apprenait souffrir d’une maladie chronique handicapante. Et ces histoires de métamorphoses ont pris une autre tournure. Nous sommes bien dépendants de ce corps, de cette chair. Comment la voir comme autre chose qu’une prison, composer avec ses faiblesses, ses dysfonctionnements et ses maladies ?
Peut-on modeler ce corps et surpasser, ainsi, les maux et la mort ?
C’est la question que pose l’un de mes romans favoris, Monstrilio. Ecrit par Gerardo Samano Cordova, l’histoire suit le parcours difficile d’une famille suite à la mort de leur enfant, Santiago. Incapable d’accepter et d’affronter ce deuil, la mère de ce dernier choisit de conserver un bout du poumon malade de son enfant, qu’elle se met à nourrir quotidiennement. De ce poumon naitra Monstrilio, une créature hybride capable de comprendre les personnes qui lui font face, mais qui n’en demeure pas moins une bête sauvage et imprévisible.
Le corps fragile et malade du Santiago originel est remplacé par un corps hybride et robuste. Les transformations successives du garçon permettent à la fois de contrer les maladies et la mort et d’effacer les maux de ses parents, mais apparaissent finalement comme une fuite de leurs propres problèmes. A la fin du récit, la douleur à laquelle ils se retrouvent confrontés est plus intense encore que celle qu’ils éprouvaient au départ. Au deuil de leur enfant s’ajoute désormais la culpabilité d’avoir provoqué les transformations contre-nature de leur fils (qui ne trouve sa place ni chez les humains, ni chez les animaux).
La métamorphose contamine tout sur son passage. Elle aspire et dévore, en quelque sorte, l’entourage du principal concerné, rendant monstrueux les responsables de ces transformations plus que les personnages transformés eux-mêmes.
Dans This is where we live l’enfant de la narratrice avouera ressentir la même rage que sa mère, dans une réplique qui laisse entrevoir l’aspect héréditaire de la métamorphose.
You make really nice beds when people come to stay. You make really good hot chocolate when I can’t sleep. You make nice food. And sometimes you get really fucking angry. Sometimes I am a bit like you, that’s all I meant.
This is where we live - Kate Hardie
Dans la nouvelle Père Poulet, issue du recueil Hommes sous verres de Sarah Rose Etter, les traumatismes générationnels prennent encore une autre forme. L’autrice nous présente un homme dévasté par la mort de sa femme. Depuis, il choisit de ne plus montrer son visage et finit par porter un masque de poulet au quotidien. Le masque, représenté comme une seconde peau, illustre la perte d’identité de l’homme.
Si cette caractéristique était, au départ, propre au père, elle finit par être transmise à la fille de celui-ci, qui se met à porter un masque à son tour. Le masque se lègue alors comme une peine partagée entre le père et sa fille. Il permet d’effacer les maux des personnages pour un temps, apparaissant comme une fuite des problèmes humains (maladie, mort).
Ma mère est partout sur mon visage. Ca fait trois mois et elle ne veut pas partir, elle ne partira jamais de mon visage. Je pense alors à mon père et je me mets à chercher sa marque sur mon visage. Je fouille dans le sac et je prends les plumes en caoutchouc entre mes doigts. Le masque me paraît léger quand je le sort du sac. Je contemple le caoutchouc morose et dis pour moi-même : « Cot-cot ! ». Le moi-du-miroir lève les bras. Elle enfile le masque de poulet sur mon visage et nous contemplons ensemble la métamorphose.
Hommes sous verre - Sarah Rose Etter
Dans What Hunger de Catherine Dang, le lecteur suit une famille installée aux Etats-Unis depuis plusieurs années tandis que chacun des personnages tente de se reconstruire après un évènement traumatisant.
Toutes les questions abordées dans le récit tournent autour de la métamorphose. Comment un évènement choquant et violent transforme-t-il une personne, aussi bien mentalement que physiquement ? Le vide créé par la perte d’un proche change littéralement l’un des personnages du récit, Veronica. Celle-ci développe alors des appétits hors normes et se découvre une fascination soudaine pour la chair humaine.
Dans le roman, le cannibalisme est la conséquence d’un deuil impossible à accepter. Il est la manifestation du mal-être dans lequel se trouve Veronica. Manger de la chair crue et / ou humaine lui donne l’impression de remplir le vide laissé par la disparition d’un être aimé. Cet acte lui permet aussi de se libérer d’une rage nouvelle, révélant la profonde métamorphose de la jeune fille.
Ces histoires de transformations m’emmènent à repenser au vide et à la mort. A la différence que l’on peut trouver entre les deux. L’un raconte le manque de preuve de notre existence quand l’autre n’est que la matérialisation de notre fin individuelle. Notre existence se poursuit au-delà de la mort tant qu’une substance de ce que nous avons été ou accompli demeure.
Nos actes et nos mots subsistent après nous, après que nos corps se soient décomposés, mais pour combien de temps ?
Je n’ai aucun contrôle sur la mort. Aucun contrôle sur le temps et ce qu’il fait de nos corps. Chaque jour, j’essaie de combler cette peur de la disparition par la possibilité. La possibilité de retrouver des preuves de l’existence de quelque chose ou de quelqu’un. La possibilité de combler le vide par des traces d’existence.
La possibilité de croire que ce vide aussi, signifie quelque chose.
Même si pour l’instant, un brouillard m’empêche de savoir quoi.
Merci pour votre lecture, et merci (encore et toujours) à Jeremy pour la relecture et les corrections. La bannière d’Of Sacred Monsters qui accompagne ce mail a été réalisée par Cendre de Mai
A bientôt ! 👽
Désolée pour la redondance avec l’article précédent (hyperfixation, tout ça)
J’en parlerai plus longuement lorsque je l’aurai terminé (ici ou sur Goodreads), mais l’initiative mérite déjà d’être saluée et partagée.






Ce que tu dis sur La Métamorphose de Kafka me fait penser au comportement très humains de catégoriser les être vivant selon leur physique/corps justement, au point de les hiérarchiser et d'y adapter notre propre comportement. Ainsi les autres animaux, parce qu'ils ne sont pas corporellement comme les humains, sont inférieurs et sont traités comme tel. Enfin, voilà j'ai pensé qu'en partie le specisme était dut à ce qu'on perçoit des corps.